Nous prenons la voie qui passe devant chez nous pour suivre les femmes de l’orphelinat jusqu’à leur bus, celui-là même qui va transporter le matériel de l’entrepôt jusqu’aux enfants. Alors que Dalila, Myriam et Evelyne partent dans le car avec les femmes, moi je file avec notre chauffeur, dans la "Passat" !!!
Nous empruntons l’avenue qui a vu l’attentat meurtrier se dérouler hier. Dans la nuit, des blocs de bétons de trois mètres de haut ont été érigés pour cacher la vue des dégâts et des restes… Un char est posté sur le côté et des blindés légers manoeuvrent devant l’endroit sinistré. Les rues sont surchargées, les klaxons hurlent à tue-tête, les sens interdits deviennent des voies à sens unique pour celui qui s’imposera le premier. Ainsi, rouler à contre sens fait parti du code de la route bagdadi récemment adopté par tous les conducteurs. Les femmes qui marchent dans les rues sont toutes différentes les unes des autres. Les femmes vêtues d’un habit noir appelé "Abaya" qui les recouvre jusqu’aux pieds, marchent souvent en se dandinant. Celles qui sont habillées "à l’occidental" se tiennent droites et marchent dignement. D’une manière générale, les femmes drapées de noir se promènent seules ou accompagnées d’un de leurs enfants. J’en ai vu certaines qui retournaient des poubelles et les triaient. Les autres marchent par groupes de trois ou de quatre...
Tous les visages que je peux voir grâce à la promiscuité du trafic routier sont graves, durs parfois. Les Irakiens sont sur les dents. C’est encore et toujours l’insécurité. Une bombe peut exploser n’importe où et à n’importe quel moment. J’en ai été témoin. A l’entrepôt, nous nous apercevons que certains cartons ont été ouverts. Des affaires manquent. Nous nous en doutions mais que faire ?
Personne n’a le temps ni l’envie de se plaindre. L’urgence est ailleurs. Le bus est rempli des cartons qui lui étaient destinés et il s’en va. Nous prenons congé du personnel de l’entrepôt et nous nous dirigeons vers la maison de Hanaa Edward. Elle n’est pas là. Le portail est fermé. Personne ne répond aux coups de sonnette répétés. Quelques secondes plus tard, une femme ouvre une porte et nous regarde de loin. Dalila l’interpelle. Elle nous fait rentrer chez elle. Notre première interview commence. Ses mots ne sont pas très différents de ceux des autres femmes. Elle craint - que dis-je ! - Elle est terrifiée par le manque de sécurité. Elle n’a jamais connu cette situation même du temps de Saddam ! Son frère a été kidnappé il y a deux mois, son beau-frère également. Elle est médecin et travaille actuellement pour une ONG en tant que gynécologue obstétricienne. Son portrait est touchant. Elle est issue d’une famille aisée. Lorsque nous lui demandons d’exprimer son rêve pour le futur, sa réponse a été d’espérer que l’Irak devienne un pays sûr pour ses citoyens et que le pays puisse repartir à zéro, de rien, comme après une apocalypse.
Nous prenons congé d’elle une heure plus tard. Nous décidons de nous rendre alors à l’Organisation of Women’s Freedom in Iraq avec laquelle j’avais pris contact par email, avant de partir. Nous nous rendons dans le quartier qui se trouve à quelques dizaines de mètres de chez nous. Une fois l’entrée repérée, nous nous présentons au garde non armé qui commence une fouille de nos affaires sous l’œil attentif de Leïla Mohammed venue à notre rencontre. Une fois à l’intérieur de son bureau, je me présente a elle, lui rappelle l’historique de nos contacts. Son visage s’éclaire tout à coup et se souvient. Nous entamons une discussion sur le travail de l’organisation qui appartient à un mouvement politique communiste. Elle nous confirme les exactions perpétrées contre les femmes, sous le régime du parti Baas jusqu’à aujourd’hui sous l’occupation. Kidnappings, viols, meurtres et violence quotidienne.
Après cet entretien, nous sommes assez fatigués. Il est 14h30 et nous rentrons en voiture comme d’habitude. L’animation autour du check-point crée une atmosphère toujours plus tendue et nerveuse. Les enfants des rues sont refoulés violemment à présent... Il est 19h00, la rue s’embrase. Des coups de feu retentissent. L’agitation monte jusqu’à nos fenêtres. Les hélicoptères reprennent leur manège aérien et les sifflets poussent leur cri strident. Avec Myriam, alors que nous surveillons l’évolution du check-point chaque jour, nous nous disons que tout cela ne peut que mal finir. Bagdad tout entier devient une prison, dont les blocs de béton construisent les murs. Reste à savoir qui se trouve à l’intérieur...
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