"Marine allume son portable. Elle insère son code. La date de la première lettre de son père. On est très sérieuse quand on a 17 ans. Elle marche à petits pas pressés sous la pluie de juillet.
Il y a un message: "c pour can? Donn de t nouv'" . Que lui répondre. Qu'elle a envie de voir personne sinon les gens qu'elle recherche. Toujours pas de nouvelles de ce VDC, tout le monde le connaît mais personne ne sait où il est. Si ça tombe, il est parti lui aussi. Depuis que son père est parti, Marine a l'impression que le monde est peuplé de gens qui partent au bout du monde. Pour un oui, pour un non. La crémière ne vous fait pas son plus beau sourire et hop je me barre sur la voie lactée. La boulangère ne vous montre pas ses miches, bonjour le Vésuve et l'Etna. Un copain vous refile la varicelle, salut le désert d'Arizona. La confiote de ma tartine sort pas les interstices, je m'éclipse à Trouville. Je me fais piquer par une guêpe, je me taille à Dar el Salam . Mon prof me colle un zéro, je m'esbigne en Alaska. Je croise un kangourou, je saute jusque Camberra. A bien y réfléchir, le bout du monde devait être drôlement peuplé. Oui Marine a l'impression que tout fout le camp, même les plus moches souvenirs. Son père écoutait Léo Ferré. Une sale gueule, une drôle de voix. Un anar en Ferrari. Vaut mieux un anar en Ferrari qu'un despote en Jaguar. Ou qu'un PDG en bras de chemise. Ou qu'un va-t-en-guerre en Jean-Foutre. Ou qu'un Ministre en vélo, finalement! Tout est pire qu'un anar en Ferrari sauf peut-être deux anars en panty… Marine se rappelle. C 'était un peu avant que son père ne disparaisse. Il lui avait téléphoné. Il lui avait dit. Si je passe pas loin de chez vous, je vous inviterai. On ira au Snack où vous allez tout le temps. Elle avait dit non que cela ne l'intéressait pas. Non vraiment pas! Il s'était tu! Un long silence téléphonique avait suivi. Il lui avait dit au revoir puis avait raccroché. Ce silence durait encore dans sa tête. Assourdissant. Le silence de son père avait commencé ce jour-là. Marine tapota son G., " Salut Frérot demain 12 h au snack bises"."
Posté le 22 mars 2004.
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