"Crayon
L'écrit qui pleure.
L'écrit qui rit.
L'écriture de chaque instant...
Tout commença à la vitrine d'un papetier. Depuis des mois, couché dans mon étui, je rêvais du plumier douillet d'un écolier quand, un jour, la maman de Tanguy m'acheta.
L'enfant fut tellement content de ce cadeau inattendu qu'il préféra ne pas me mêler aux crayons usés de son plumier. J'étais magnifique, coiffé de ma gomme et le corps couvert des drapeaux du monde entier. Le petit garçon me manipulait avec soin et me taillait à peine, de peur de m'user, moi aussi.
Deux jours plus tard, il m'emmena à l'école. J'allais enfin connaître la vraie vie. Eclatant de beauté, à côté du plumier défraîchi et de la règle griffée, je ne perdis pas une minute de la leçon de calcul, ni de la dictée du jour. Hélas, en fin de journée, fatigué, je n'avais plus guère la même allure et Tanguy me jeta sans précaution dans la poche extérieure de sa mallette. Qu'il y faisait noir, sale et humide! C'est avec difficultés que durant tout le trajet du retour, je luttai contre les cahots violents qui me dirigeaient dangereusement vers un trou béant, au travers duquel j'apercevais le trottoir. Quelle angoisse! Arrivé dans ce que je croyais être la chambre de l'enfant, je me vis propulsé dans un horrible placard jouxtant l'escalier. Une nuit terrible!
7h30. La porte s'ouvrit. Ballottements indescriptibles, lancer sans ménagement sur le pavé de la cour de récréation puis, contre toute attente, une chaleur douce: nous étions en classe. Tanguy m'oubliait-il que sa mallette restait fermée? Après un long moment, le soulagement: une main me saisit.
La première leçon fut un contrôle de math. Le gamin n'avait pas étudié. J'en fit les frais car il me mordit, me tordit et troua ma coiffe de son compas sadique qui n'y trouva sans doute pas son compte car il me perça de trous jusqu'à la pointe. C'est ainsi que quand se termina l'exercice, je gisais anéanti dans la rainure du banc, tandis que les enfants quittaient la pièce en des cris perçants. Nous restions seuls, tous dans le même état: bics, marqueurs, stylos, épuisés d'avoir trop couru de gauche à droite.
Au bout d'un moment qui me parut bien court, la sonnerie retentit et Madame Lapointe, le professeur de dessin, fit son entrée. Tanguy détestait le dessin. Je pris peur. Ne sortirent dès lors de moi que de pâles traits minces. Furieux, l'enfant redoubla la force de sa pression et ce qui devait arriver arriva: je perdis la tête (...)."
Posté le 19 février 2004.
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